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Ainsi s'achève, par la lecture de ce 9° article, le récit  de l'expédtion d'Afrique en 1830 telle que la décrite en 1832 Edouard d'Ault-Dumesnil chez Delaunay Editeur. On remarquera que dès l'origine, "les passions et les intérêts" sont de nature à donner des "impressions mensongères". Souhaitons que cette lecture vous aura apporté une meilleure compréhension de cet épisode qui aura de nombreuses conséquences ultérieures. 

NEUVIÉME ARTICLE.

Pour répondre pertinemment aux questions que pouvoit lui adresser le gouvernement sur la colonisation du pays, le maréchal avoit besoin de l’avoir un peu exploré. Il forma le projet de pousser une reconnoissance jusqu’au pied du petit Atlas ; et la ville de Belida, sur la route d’Alger à Constantine, fut le point sur lequel il résolut de se diriger. Les habitants de cette ville imploroient la protection française contre les Kabyles. Cependant, le 22 juillet, le comité municipal maure avertit le maréchal que le projet de l’excursion qu’il se proposoit de faire dans l’intérieur du pays s’étant ébruité, l’inquiétude agitoit les Arabes voisins d’Alger. Le comité informoit en même temps le maréchal que des députations d’Arabes et de Kabyles des diverses tribus environnantes devaient assister le dimanche suivant, 25 du mois, dans un lieu non éloigné du cap Matifoux, à une grande conférence à laquelle l’aga des Arabes d’Alger était invité à se trouver, et où les tribus se proposoient de prendre l’engagement de vivre en paix entre elles et avec l’armée française.

Le comité faisait sentir combien il étoit important de ne mettre aucun obstacle à cette réunion. Le maréchal n’en persista pas moins dans son projet, dont il eût été prudent peut-être de différer l’exécution de quelques jours. C’étoit surtout l’opinion du général Desprez qu’il ne falloit tenir aucun compte des raisons qui devoient engager à suspendre le départ. Le 23 le maréchal parut d’Alger à deux heures du matin. Son escorte se composoit d’un bataillon d’infanterie légère et de huit compagnies de voltigeurs, d’un escadron des chasseurs d’Afrique, de deux obusiers de montagne, de deux pièces d’artillerie de campagne, et d’un détachement de troupes du génie, avec un convoi de voitures portant des vivres et des munitions, Cette force était placée sous le commandement du général Hurel. Le due d’Escars, dont la division avoit fourni le détachement d’infanterie, accompagnoit volontairement l’expédition.

Le syndic des Arabes d’Alger obtint du maréchal de lui prouver son attachement en le suivant avec une trentaine de cavaliers arabes. La reconnoissance conduite par le maréchal traversa toute la belle plaine de la Métidjiah, quelle trouva inculte et couverte d’une herbe abondantes mais brûlée par le soleil là où il n’y a point d’eau. De grands troupeaux de bœufs et de moutons erraient au milieu de cette plaine sous la garde de bouviers et de pasteurs arabes à pied et à cheval. Après une marche d’environ douze lieues communes de France, la petite expédition arriva à Belida, très fatiguée d’une route aussi longue. Une députation des habitants de Belida était venue au-devant du maréchal jusqu’à plus de deux lieues de la ville, pour faire acte de soumission à la France. Cette députation supplia le maréchal d’épargner à la ville le logement des troupes, incompatible avec les murs et les usages musulmans.

 

Le maréchal eut égard à cette demande, et promit que la religion, les lois et les coutumes du pays seroient respectées. Le détachement bivouaqua hors les enclos qui avoisinent la ville, et le maréchal s’établit aussi au bivouac avec tout son état-major, dans un beau et vaste clos d’orangers, que les habitants lui avoient offert près et hors de la porte de Belida, du côté d’Alger. La curiosité avoit amené au-devant de nous une partie de la population de la ville. Il y avoit bien des siècles que le sol de cette délicieuse contrée n’avoit pas été foulé par les pas d’un chrétien ; et c’étoit un étrange spectacle que celui de l’arrivée d’un état-major français au milieu de ces Africains demi-nus, que l’avidité de nous voir, bien différente de l’apathie des Algérien, lors de notre apparition parmi eux, précipitoit sous les pieds de nos chevaux. Ils nous versoient à pleine coupe une excellente limonade, qu’urne soif inextinguible nous faisoit trouver encore meilleure.

 

Avant le tremblement de terre dont elle fut victime en 1825, Belida auroit peut-être compté dix mille habitants, mais une partie de cette population repose aujourd’hui dans les vastes cimetières qui environnent la ville. Les vestiges du désastre sont partout visibles. Les habitations de Belida ne sont guère que des huttes; les rues en sont singulièrement étroites et couvertes de roseaux, du haut d’une maison à l’autre, pour empêcher les rayons du soleil d’y pénétrer. Les portes de la ville ont seules quelque apparence architecturale. La situation de Belida, à l’entrée d’une gorge de l’Atlas, dans une contrée prodigieusement fertile et merveilleusement arrosée, sur la route de communication entre Alger et l’intérieur du pays, lui avoir procuré les avantages qu’elle retiroit du commerce. On ne sauroit guère imaginer rien de plus délicieux que les environs de Belida. La terre y est abondamment couverte d’une verdure riche et variée. Des ruisseaux intarissables descendent de l’Atlas pour féconder le sol ; et l’eau et le soleil s’y rencontrent dans cette heureuse proportion qui produit la végétation la plus luxuriante. Tout le pays n’est qu’un grand bosquet de lauriers-roses, d’orangers et de citronniers. Des canaux d’irrigation, dirigés avec une intelligence qui nous étonna, y distribuent partout le bienfait des eaux. Nous y trouvâmes des oliviers sauvages de neuf à dix pieds de circonférence.

 

Le 24, de grand matin, le maréchal monta à cheval, traversa la ville, et, suivi d’un foible détachement, s’avança jusqu’à une lieue au-delà à la reconnoissance du pays vers le Mazafran. Il aperçut en revenant des Kabyles qui erroient sur l’Atlas. Le départ avoit été ordonné pour deux heures ; mais quelques coups de fusil se fi rent entendre vers vue heure. Le maréchal, qui venoit de déjeuner sous l’ombrage des orangers que nous ne nous lassions pas d’admirer, commanda M. de Trélan, son premier aide-de-camp, de voir d’où partoient ces coups de fusil. A peine sorti du jardin d’orangers, M. de Trélan recut une balle énorme à travers le bas-ventre, et tomba mortellement frappé. Des voltigeurs le rapportèrent dans le jardin. La fusillade devint vive autour du quartier-général. Le maréchal monta à cheval, et, suivi de son état-major, rejoignit, au milieu des balles qui arrivoient de toutes parts, sa petite troupe, dont il étoit séparé de quelques centaines de pas. Plusieurs chirurgiens avoient sondé la blessure de M. de Trélan, et elle avoit été reconnue mortelle. Des voltigeurs l’emportoient lorsqu’il rendit le dernier soupir. Ce brave offi cier étoit époux et père ; et il expira en recommandant à ses amis sa femme et ses enfants. M. de Trélan étoit aide-de-camp de M. de Bourmont depuis dix-huit ans, et sa mort si fatale fut un coup de poignard dans un cœur déjà cruellement déchiré.

Réuni à toute son escorte, le maréchal ordonna qu’on se mît en marche. Si nous n’oserions pas affi rmer qu’il eût été possible, malgré l’épaisseur des broussailles et des massifs d’arbres qui couvrent le pays, d’éviter cette surprise, nous pensons au moins qu’on aurait pu user de plus de précautions. Les habitants de Belida ne prirent peut-être point part activement à cette agression, mais nous ne croyons pas qu’ils ignorassent les desseins des Kabyles contre nous. Environnée de toutes parts de nuées de Kabyles, que quelques Turcs dirigeoient vraisemblablement, notre colonne si foible de nombre commença en bon ordre son mouvement de retour. Nos féroces agresseurs poussoient des cris horribles, et nous affrontoient avec une témérité inconcevable, dont nous avions vu peu, d’exemples durant la campagne. Notre petite troupe ne présentait guère qu’un effectif de douze à quatorze cents hommes, et nous étions enveloppés par plusieurs milliers de Kabyles. Dans leur ignorance de la supériorité de l’ordre sur le nombre, ils s’imaginoient que nous allions tous être la proie de leur barbarie. Mais leur audace vint se briser contre le courage imperturbable de nos soldats. Cependant les deux premières heures de marche furent d’autant plus diffi ciles que nous parcourions un terrain couvert de haies, de broussailles et de massifs d’arbres.

La vue des Arabes d’Alger qui marchoient au milieu de nous, et qui eussent volontiers combattu si le maréchal ne les eût pas retenus, contribua aussi sans doute à exaspérer les Kabyles. M. Chapelié, capitaine d’état major, avoit été envoyé, avant que nous fussions attaqués, pour reconnoître le lieu où nous devions bivouaquer le soir. Il précédoit notre colonne avec deux compagnies d’infanterie et un peloton de, chasseurs, et, à force de bravoure, cette petite troupe se frayoit un chemin à travers des fourmilières d’ennemis qui la cernoient de toutes parts, lorsque notre escadron des chasseurs d’Afrique put profi ter du terrain devenu plus praticable pour exécuter une charge, qui fi t justice de cette multitude de Kabyles. Le prince Frédéric de Schwartxemberg, major de cavalerie au service d’Autriche, qui étoit venu en Afrique pour être témoin de l’expédition française, avoit mis pied à terre et s’étoit placé, un fusil à la main, parmi les voltigeurs qui marchoient avec le capitaine Chapelié. L’intrépidité dont il fi t preuve lui gagna la sympathie de nos voltigeurs. Un fi ls aussi d’un héros polonais mort dans nos rangs, le jeune Poniatowski, teignit sa lance du sang d’un Kabyle. Ç’étoit bien le spectacle du triomphe de l’esprit sur la matière, de la civilisation sur la barbarie -île voir notre mince colonne cheminer d’un pas assuré au milieu des hordes de montagnards de l’Atlas qui l’enveloppaient entièrement. Quand nous voyions qu’ils se groupoient sur un point, nous leur lancions tantôt des obus, et tantôt, avec plus dé succès, notre rapide escadron. Malgré les diffi cultés du terrain, les charges de notre cavalerie furent brillantes.

Le général Desprez, s’étant éloigné seul de la colonne, allait explorant le pays, lorsque quelques cavaliers ennemis se mirent à le mirent à le guetter. Un cri se fi t entendre dans les rangs, que le général Desprez allait être pris. Soudain le maréchal tire l’épée, et s’élance de toute la vitesse de son cheval, suivi seulement de trois ou quatre offi ciers et de quelques chasseurs, vers le général Desprez, qu’il vit bientôt revenir vers la colonne. Ce ne fut que vers huit heures du soir que les Kabyles, qui nous harceloient sans relâche depuis deux heures de l’après-midi, se retirèrent dans leurs montagnes. Mais afi n de n’être pas obligé de recommencer le coup de fusil avec eux le lendemain matin, nous continuâmes à marcher jusqu’à onze heures, pour arriver à une fontaine voisine de quelques fi guiers, où le syndic des Arabes nous avait conseillé d’établir notre bivouac pour la nuit. Le maréchal avait été rejoint, avant d’y parvenir, par M. de Boisle-Comte, major de cavalerie, qui lui apportoit des dépêches de Paris. Le 25 au matin le maréchal rentra dans la Cassauba, Il y avoit eu tant d’ordre dans notre marche, quoique le retour nous eût été disputé pendant plus de six heures par un ennemi je ne sais combien de fois plus nombreux que nous, que, notre perte ne s’élevoit guère à plus de soixante hommes tués ou blessés. Le blâme n’a pas été épargné à cette excursion ; mais, c’est n’en avoir pas compris le but que de reprocher au maréchal de l’avoir dirigée lui-même. Elle fut intempestive, voilà ce que la critique doit constater ; mais la justice veut qu’on ajoute qu’il n’y a rien de plus à y reprendre.

 

Cependant la nouvelle du retour de Belida fut accueillie comme une défaite à Alger et dans tous les, environs. Les Kabyles crurent nous avoir battus, les Arabes n’eurent plus avec nous les mêmes relations, et les Turcs, dont on avoit toléré le séjour à Alger, se mirent en rapport avec les tribus qui nous étoient devenues hostiles. Le consul d’Angleterre ne resta point étranger à ces menées. Mais le maréchal fi t traduire devant les tribunaux militaires les Arabes accu ses d’avoir agi contre l’autorité française, et ordonna que tous les Turcs fussent embarqués et déportés. Ici, aux faits de l’expédition succèdent les événements politiques, que ne comprend pas le cadre que tous nous sommes proposé de remplir dans cette publication. Notre récit ne seroit plus l’expression de notre témoignage, et c’est à un autre de venir déposer à son tour. Si nous avons réussi, d’ans cette courte esquisse, à donner quelque idée de ce que fut réellement l’expédition d’Alger, nos foibles efforts ont atteint le but auquel nous aspirions.

 

La gloire de l’armée d’Afrique a passé par toutes les épreuves, et celle de la calomnie ne lui a pas même été épargnée ; mais elle n’en est sortie que plus brillante. Une commission d’enquête, nommée après une mutation politique qui ne permet pas de douter de la sévérité avec laquelle les opérations et les recherches ont été faites, a déclaré expressément que rien n’a été détourné du trésor de la Cassauba, et qu’il a tourné au. contraire tout entier au profi t du trésor de France. M. le maréchal Clausel a, dans un ordre du jour, donné l’assurance à la France que l’armée n’a aucun reproche à se faire. Considérée d’un point de vue élevé, la campagne d’Afrique est, comme les Croisades, selon l’expression de notre savant collaborateur M. le baron d’Eckstein, une guerre de la liberté sainte contre la nature sensuelle et impie. Il marquera dans les destinées de l’humanité ce nouveau coup porté à l’islamisme chancelante.

 

Avoir refoulé la barbarie jusqu’au pied de l’Atlas, n’est-ce pas un progrès, qui peut être immense, vers la régénération catholique du monde ? Cette expédition sera grande dans l’admiration de la postérité, comme elle est déjà grande dans la reconnoissance de l’Europe chrétienne.

 

La colonisation du pays conquis est aujourd’hui le problème dont la solution peut avoir une infl uence incalculable sur la civilisation universelle. Mais nous ne sachions pas que personne se soit encore avisé de s’élever à cet égard à la hauteur `des vues qui seules seroient fécondes en résultats. Qu’avons-nous trouvé dans toutes les parties de la régence d’Alger dont la victoire nous a ouvert l’entrée, chez les Maures et chez les Arabes, plus encore peut être que chez les Turcs ? Une foi religieuse profondément enracinée, vivace et ardente.

 

Voilà ce que ne peut pas ignorer quiconque a seulement entrevu le pays. Cette foi, quoique monstrueusement erronée, n’en est pas mains une croyance à quelque chose de vrai, si peu que ce soit car le mahométisme est une secte du christianisme, une pensée profondément altérée, empruntée à la loi de vérité. Or chacun sait que chez les peuples mahométans les institutions politiques ne sont qu’une extension de la loi religieuse. A moins d’exterminer la Population qui couvre aujourd’hui le sol, il n’y a donc de changement fondamental, de mutation sociale à espérer dans toute la régence d’Alger, que par l’effet d’une conversion religieuse.

 

Quand l’homme se présente quelque part en son propre nom, sans mission divine en deux mots, il n’a rien à répondre à qui lui demande d’où et pourquoi il vient : c’est l’Evangile à la main qu’il a porté la civilisation partout, depuis la rédemption de l’humanité. Les fauteurs d’indifférence en matière de foi, les parleurs de fanatisme et de préjugé religieux, raisonnent autrement, nous ne l’ignorons pas ; mais le monde n’ignore pas non plus leur impuissance à jamais rien fonder. Non, il n’y a de durable établissement possible pour nous dans cette partie de l’Afrique septentrionale que par la substitution de l’Evangile au Koran. Remplacer progressivement le despotisme de la forcce par le règne de la persuasion, voilà la direction à imprimer à notre système de colonisation. C’est à saper, la base religieuse sur laquelle le sultan faisoit reposer sa suzeraineté sur les puissances barbaresques, que, doivent s’appliquer tous nos efforts. En dépit de la facilité superbe avec laquelle le sabre turc tranchoit leurs têtes, les Maures et les Arabes, sans regretter des maître trop infl exibles, sont impatients de notre autorité, parce qu’ils n’y ont pas foi.

Mais au Maure, qui a besoin d’être protégé, montrons une religion protectrice du foible contre le fort; appelons à la liberté chrétienne et l’Arabe qui cherche l’indépendance dans les déserts, et le Kabyle qui croit la trouver dans les montagnes. Pour engendrer ces peuples à une nouvelle vie, pour les faire naître à notre civilisation, que leur foi égarée soit remise dans le vrai chemin, et le reste s’ensuivra naturellement. Mais pour user l’erreur, il faut du temps, de-la persévérance, une connoissance réelle des besoins de l’homme en général, et de ceux du pays particulièrement où l’on prétend introduire la sociabilité. Si, à des populations vierges des sophismes destructeurs du principe vital de l’existence humaine, on va demander l’abjuration de leur foi, qui est leur vie, sans avoir rien de mieux à leur offrir en échange, et qu’on espère qu’elles se suicideront ainsi, on prouve que qui doute de tout ne se doute de rien. C’est parce que nous savons qu’une raison morte domine encore dans les conseils politiques de notre époque, que nous nous sommes fait un devoir de ne rien taire de notre conviction, et la pensée que notre parole seroit probablement la voix de celui qui crie dans le désert ne nous a pas même imposé silence.

 

Après avoir indiqué le seul mode de colonisation que nous croyions applicable à l’ancienne régence d’Alger, il nous reste peu de choses à dire des moyens secondaires qui peuvent concourir à fertiliser le pays dans son intérêt et dans le nôtre. Il est cependant un point capital sur lequel nous insisterons : une extension précipitée donnée à nos entreprises de colonisation compromettroit et même perdroit peut-être tout. Il ne doit être question, aujourd’hui d’établir, je ne dirai pas un système colonial selon l’entente ordinaire de l’expression, mais un système de liberté agricole, industrielle, manufacturière et commerciale, que dans la portion de territoire comprise entre la Méditerranée au nord, l’Atlas au sud, l’Aratch à l’est, et le Mazafran à l’ouest. Telle est aussi l’opinion de M. le maréchal Clausel, qui nous semble à cet égard ne laisser rien à désirer dans l’étude qu’il a faite du pays. Voici comment il s’exprime dans, une lettre qu’il a rendue publique : « Vouloir établir notre autorité immédiatement dans les beylicks d’Oran et de Constantine, et même dans le beylick de Titteri, ailleurs enfi n que dans les environs d’Alger, c’est un projet qu’on peut rêver dans un bureau, mais que quiconque a la moindre connoissance sérieuse du pays sait impossible.

Cela ne pourroit se faire qu’au moyen de colonnes mobiles qui feroient de grandes pertes, et que les moyens de transport de vivres et de munitions ne pourroient suivre. » Faire ce que propose M. le maréchal Clausel, ou ne pas réussir, voilà l’alternative qui s’offre à nous : la fondation de notre établissement dépend du choix que cous ferons. Et qu’on y prenne bien garde; Alger est la plus belle colonie du monde, la plus riche d’avenir ; et lorsque l’ère des colonies lointaines touche évidemment à sa fi n, celle-ci est à notre porte. Un grand changement dans le commerce du monde, un retour au chemin direct qu’il doit suivre entre l’Inde et l’Europe se prépare déjà, sachons au moins y coopérer et en profi ter comme la Providence nous laisse libres de le faire.

 

La plaine de la Metidjiah, et généralement toute l’étendue de territoire comprise entre les limites que nous avons proposé de prescrire à notre premier établissement, présentent un sol reposé depuis plusieurs siècles, d’un défrichement facile, et où l’on est sûr de trouver d’épaisses couches de terre végétale. Sous la latitude de ce beau pays les germes de presque tous les végétaux des tropiques se développeront, rapidement. Il n’attend qu’une culture intelligente pour produire abondamment le sucre, l’indigo, le coton, le café, le vin , le riz, le chanvre, le lin, le, tabac et le blé ; le mûrier et l’olivier s’y plairont singulièrement. On y recueillera les fruits du fi guier, du grenadier, de l’oranger, du citronnier, du pistachier, du jujubier, du bananier, et les dattes du palmier.

Bientôt nous n’irions plus chercher les denrées transatlantiques qu’à quelques journées de navigation de Marseille. Les travaux de l’horticulture aussi, ne peuvent pas manquer d’être fructueux dans les environs d’Alger. Les pluies y sont rares, mais les rosées y sont très abondantes et les sources nombreuses. Le pays nourrit beaucoup de bœufs ; l’espèce en est petite, mais bonne, et elle est susceptible d’amélioration. Nous y avons trouvé de beaux troupeaux de moutons, dont la race peut aussi être améliorée. Le chameau sera très utile à l’agriculture et au transport des denrées. Les chevaux des Arabes de la régence algérienne sont médiocres, mais agiles, vites, sobres et infatigables. Cette race a des qualités précieuses que l’éducation doit perfectionner beaucoup. La côte abonde en poisson. Cette précieuse colonie nous fournirait des laines, des cuirs et de la cire. Nous en pourrions en tirer aussi des plumes d’autruche et une grande quantité de peaux de lion, de tigre et de panthère, qu’on emploie à différents usages, et dont on feroit de magnifi ques fourrures. L’Atlas recèle des mines de toute espèce. Enfi n nous n’achèterons plus la faculté de pêcher le corail dans ces parages. Ce n’est pas non plus une occasion à laisser échapper, que celle de nous créer un port militaire de l’autre côté de la Méditerranée dans laquelle d’ailleurs nous ne possédons que Toulon.

 

Mais il s’agit de fonder sur une large base, et de n’accroître que progressivement une colonie européenne, où les douanes et les lois prohibitives soient inconnues, où l’Italien, l’Espagnol, l’habitant des îles Baléares, quiconque se présentera enfi n, jouisse avec sécurité, comme le Français, des fruits de son labeur, où la justice soit égale pour tous, Qu’Alger soit un port franc et libre, ouvert aux navires du monde entier, et bientôt on y verra fl otter les pavillons de toutes les nations. Une colonie ainsi entendue ne tarderoit pas à produire abondamment et à consommer beaucoup ; sa position géographique la rendroit, en outre, l’intermédiaire d’un commerce qui fi niroit par s’établir, entre notre Europe et l’intérieur de l’Afrique. L’avare cupidité des Arabes est excessive, et nous, pourrions, la rendre profi table à eux et à nous. Il importe surtout de ne pas tourmenter les Kabyles dans leurs montagnes, mais de les châtier sévèrement lorsqu’ils tenteroient quelque incursion sur les terres de la colonie.

 

L’astronomie et la géographie profi teroient aussi de rétablissement d’une colonie européenne sur ce beau littoral, et se seroit un champ presque intact et vaste, où les sciences physiques et les sciences naturelles moissonneroient largement.

FIN