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La bataille de Reichschoffen (ou de Froeschwiller) 

 

Auteur : LCL PORTE

 

Déclarée par la France à la Prusse le 19 juillet, dans un état d’impréparation et d’approximation rarement atteint, la guerre de 1870-1871 commence effectivement le 2 août par quelques escarmouches dans la région de Sarrebruck et le nord de l’Alsace. En dépit de l’affirmation selon laquelle « il ne manque pas un bouton de guêtre », les effectifs des régiments sont incomplets, les services logistiques désorganisés, l’artillerie trop peu nombreuse, les équipements individuels inadaptés, voire même non distribués. Georges de Moussac témoigne : « Nous marchons, sans nous rendre compte du point vers lequel nous allons, n’ayant pas de cartes ». L’armée française dispose de mitrailleuses, mais celles-ci sont « protégées » par un secret quasi-absolu, les hommes ne sont pas instruits et les officiers n’en connaissent pas l’emploi… Pourtant, l’armée française bénéficie d’une très flatteuse réputation depuis les campagnes d’Italie, de Crimée et du Mexique ; elle est alors considérée comme l’une des meilleures d’Europe, sinon la meilleure. Mais, le 28 juillet, c’est un Napoléon III affaibli et malade qui quitte Saint-Cloud en direction de la frontière de l’Est pour prendre le commandement des armées en campagne. En face, les Etats catholiques d’Allemagne du Sud se joignent presque sans hésitation à la Prusse, tant la France a le visage de l’agresseur, et comme le souligne Moltke, tout le processus de mobilisation est prêt.

Les forces françaises sont essentiellement regroupées en deux ensembles : une armée d’Alsace, entre Strasbourg et Belfort, et une armée de Lorraine, entre Thionville, Metz et Bitche, tandis qu’un corps de réserve est regroupé au camp de Châlons. Du côté de la Prusse et des Etats allemands, trois armées sont déployées, la Ière entre Sarrelouis et Trèves, la 2e au sud-ouest de Mayence et la 3e dans le secteur Landau-Karlsruhe.

 

Les préliminaires de la campagne :

Alors que les deux armées s’avancent avec prudence l’une vers l’autre aux premiers jours du mois d’août, survient le 4 août au matin « la surprise de Wissembourg » : quelques 10.000 Français de la division du général Douay se heurtent, dans un combat de rencontre, à près de 40.000 hommes des troupes prussiennes et bavaroises. En milieu de journée, malgré une belle résistance, l’échec est consommé : le général Douay est tué et ses soldats refluent précipitamment. Apprenant cet échec, le maréchal MacMahon fait remonter quelques unités de Strasbourg vers Haguenau pour se couvrir vers le nord. Chacun est encore confiant : la surprise avait joué en faveur des Allemands et le prochain combat serait très prochainement l’occasion d’une nette revanche, mais ce premier échec jette une ombre négative sur la réputation sans tâche du commandant en chef et de l’armée française.

 

Les bataillons s’installent en position défensive, en fin de journée du 5 août, autour de Froeschwiller, sur la rive droite de la Sauer, la cavalerie un peu en arrière des troupes, aux deux ailes. Rendu inquiet par l’importance des effectifs allemands dont il découvre peu-à-peu la présence en face de lui, Mac Mahon décide le 6 au matin de se replier vers le sud-ouest en direction des Vosges, dont les passages sont plus faciles à défendre. Sur place, il donne l’ordre de faire sauter les ponts, puis hésite, et finalement ordonne de les conserver. Mais, au même moment, sans qu’il en ait donné l’ordre et même sans qu’il en soit informé, la bataille vient de commencer, dite de Froeschwiller par les Allemands, ou de Woerth par les Français. On retient également le nom de Reichshoffen, village situé à quelques kilomètres des lieux des combats, mais qui hébergeait l’état-major français. Alors que Mac Mahon commande théoriquement à trois corps d’armée, il ne pourra lancer qu’un peu plus de trois divisions dans la bataille.

 

Le commandement impérial, qui ne dispose pas encore de la totalité de ses unités et ne souhaite donc pas engager immédiatement le combat, est contraint à la lutte par une initiative des subordonnés, qui résistent à une attaque initiale des Bavarois sur leur aile gauche, dans le secteur de Langensoultzbach. Il en est de même, d’ailleurs, du côté allemand, où un général de brigade et un chef d’état-major décident de lancer au petit jour une reconnaissance offensive, action dont on sait qu’effectuée à proximité immédiate de l’ennemi elle a toutes les chances de se terminer en bataille générale. On peut ainsi observer qu’aucun des deux commandements supérieurs n’a voulu l’affrontement en ce lieu. Chacun de leur côté, ils envisageaient de livrer bataille le lendemain ou le surlendemain, après avoir regroupé leurs divisions. Ce jour-là, aucun plan d’attaque n’est préparé, aucune manœuvre d’ensemble n’est prévue.

Pourtant, de proche en proche, en quelques heures, les combats s’étendent à l’ensemble du front, entre Forges et Morsbronn.

 

Une bataille longtemps indécise :

Commencée presque par hasard, vers 7 heures du matin, par l’attaque des positions françaises par l’avant-garde allemande, la bataille reste longtemps indécise. Rapidement, Woerth, qui n’est pas solidement tenu, est occupé par les Allemands : « L’encombrement y est indescriptible, blessés et mourants s’amoncellent, jonchent les ruelles, s’entassent chez l’habitant. »

 

La journée commence mal et les affrontements atteignent très vite deux hameaux situés quelques kilomètres plus à l’ouest, Froeschwiller, où le général Raoult est tué, et Elsasshausen. Tandis que le commandement allemand sur le terrain concentre son artillerie contre les positions françaises au nord du dispositif, les zouaves et les tirailleurs algériens, les « turcos », contingents d’Afrique du Nord, résistent brillamment. Le hameau d’Elsasshausen est occupé par les zouaves, pris par les Bavarois, à nouveau repris puis reperdu. Les combats dégénèrent en affrontements confus au niveau local, que le commandement supérieur maîtrise mal et dirige encore moins. Le prince Frédéric de Prusse, à la tête de l’armée allemande, après avoir dans un premier temps envisagé un repli, décide de faire donner ses réserves et de lancer une offensive générale. 60 à 70.000 Allemands vont être opposés aux 40 à 45.000 Français, dont l’infanterie est de plus en plus en difficulté.

 

La défense est longue, héroïque, mais Prussiens et Bavarois longent les haies, glissent dans les sous-bois, surgissent soudainement derrière les crêtes. Tandis que les Allemands font désormais effort sur le Sud et menacent la division LartigueDumesnil d’enveloppement, se déroule à partir de 13h30 la célèbre, meurtrière et inutile charge de la brigade de cavalerie du général Michel, en direction du village de Morsbronn, entrée dans les mémoires sous le nom de « charge des cuirassiers de Reichshoffen ». L’ordre est donné : « Chargez ! Chargez ! ». Les 8e et 9e régiments de cuirassiers, renforcés par deux escadrons du 6e régiment de lanciers tentent avec panache de dégager les fantassins. Pour l’essentiel hachés par l’artillerie allemande, les cavaliers poursuivent néanmoins leur effort et quelques uns parviennent au centre du village. Mais, bloqués dans les ruelles étroites, dans l’impossibilité de manœuvrer, ils sont pris pour cible comme à la fête foraine par les tireurs allemands embusqués dans les étages.

 

Partout, la fusillade crépite : « Dans ce boyau s’engouffre un escadron du 8e cuirassiers. On dirait une trombe roulant dans une gorge profonde, mais la gorge à des murailles de feu. »

 

En ce début d’après-midi du 6 août, la victoire bascule du côté allemand. Pour forcer le destin, le prince royal Frédéric-Guillaume de Prusse, qui commande les contingents allemands coalisés, lance une offensive générale et fait donner toutes les réserves disponibles, obtenant ainsi progressivement sur les points essentiels une supériorité numérique significative. La division wurtembergeoise reçoit l’ordre de marcher sur Mosbronn et Eberbach pour tenter de couper la route des Français. Les débris de la division Lartigue, restée sans renforcement durant toute la matinée, peuvent certes être sauvés mais, progressivement, sur la moitié sud de la ligne de front, entre Morsbronn et Woerth, les Allemands s’emparent des positions françaises.

 

Dans ses régiments, les pertes cumulées à la fin de la journée oscillent entre 29 et 77 % de l’effectif initial. Seuls, au nord, les « turcos » résistent encore sur leurs positions initiales. Un médecin témoigne : « A chaque instant, il arrivait de nouveaux blessés qui, presque tous, portaient des lésions aux membres inférieurs. Ces lésions paraissaient produites par des armes tirant de loin et par des éclats d’obus percutants. »

 

A partir de 15h00, la situation des Français devient de plus en plus délicate. Les lignes sont rompues au centre, la gauche est débordée, la droite contournée et Mac Mahon décide de se replier rapidement en direction du village de Reichshoffen situé plus à l’ouest. Pour couvrir la retraite de ses divisions, il fait lancer par la division de cavalerie du général Bonnemain, composée de quatre régiments, une seconde charge. Selon les témoins, le maréchal lui-même serait venu sur place : « Le maréchal de Mac Mahon vient au galop vers notre général de division et lui donne l’ordre de protéger la retraite avec ses cuirassiers. »  

 

Les ordres claquent : « Pour charger, en colonne par escadrons, cuirassiers, en avant ! » L’assaut, aussi meurtrier et inutile que le précédent, est lancé vers 15h30. Le colonel commandant le 3e régiment de cuirassiers est tué par un obus d’artillerie pendant le rassemblement de ses cavaliers, avant même le début de la charge. Les lourds escadrons sont engagés dans un terrain peu favorable à la manœuvre de cavalerie, vallonné, coupé de vignes et de houblonnières. Les cavaliers sont pris au piège des hautes cultures et des lignes de fil de fer.

 

Une nouvelle fois, l’artillerie allemande cause des ravages dans les rangs, tandis que la discipline et la précision du tir des fantassins font le reste : « Les héros cherchent leur régiment. Hélas, ils sont là cinquante. » Utilisant habilement le terrain, les soldats allemands semblent être partout, sous toutes les directions, ils sont « presque invisibles » pour reprendre une formule utilisée à l’époque. Les officiers tombent par dizaines, les soldats par centaines. En une heure la division est pratiquement rayée de l’ordre de bataille. Pourtant, les Allemands le reconnaîtront dans leur récit officiel de la campagne, les soldats bavarois, badois et prussiens n’avance que sous la protection de leur artillerie et la résistance des Français est telle que « l’épuisement de la plupart des hommes et la grande consommation des munitions exigeaient un moment de répit. » Presque une anticipation des combats de la Grande Guerre, en quelque sorte. Ayant vu trois chevaux tués sous lui sans cesser de combattre, le lieutenant Peyrot sera le seul décoré du régiment quelques jours plus tard.

 

La bataille de Woerth (ou de Froeschwiller) fut pour les Français une bataille essentiellement défensive, marquée par quelques brillantes contre-attaques Dans leurs magnifiques uniformes, avec un exceptionnel courage, les cavaliers de Michel et de Bonnemain, écrivent l’une des pages les plus glorieuses, mais aussi les plus sanglantes de la cavalerie. Les régiments ont été inutilement consommés dans des contre-offensives non préparées, sur un terrain totalement inadapté aux charges de cavalerie, mais il reste le sacrifice, et la gloire… On compte au total, en fin de journée, moins d’une centaine de cavaliers indemnes. Le manque de cohésion tactique, pour ne pas dire de discipline collective, coûte alors extrêmement cher. La journée marque aussi l’entrée des zouaves dans la mémoire nationale. Le 1er régiment de tirailleurs tient en respect pendant toute la journée le IIe corps d’armée bavarois, dont il repousse toutes les attaques et qu’il charge à la baïonnette à Elsasshausen. De même, dans le bois de Foreschwiller, le 2e régiment résiste jusqu’en fin d’après-midi avant de disparaître dans une confuse mêlée finale. Ils donnent alors le plus bel exemple des qualités militaires et, a contrario, la réputation de l’armée bavaroise déjà diminuée depuis la campagne de 1866 en sort définitivement affaiblie. La différence ne tient pas uniquement au nombre de soldats dans chaque camp et, au total, les Allemands perdent plus d’hommes que les Français. Par contre, du côté tricolore, le manque de communications entre généraux et les approximations dans l’organisation du commandement pèsent extrêmement lourd, tandis que du côté prussien l’emploi judicieux de l’artillerie contribue au succès final et que les généraux allemands sur le terrain s’entendent pour agir de concert. En résumé, on constate des faiblesses de commandement dans les grades subalternes chez les Allemands, tandis qu’elles s’expriment aux grades supérieurs chez les Français : « Plus on étudie en détail les différents épisodes, plus est grande l’admiration que l’on éprouve pour l’officier de troupe et le simple soldat », écrira un journaliste britannique.

 

Certes, « le Chassepot a fait merveille » et le nouveau fusil français est indiscutablement l’un des meilleurs de sa génération. Mais la doctrine d’emploi de l’artillerie dans l’armée prussienne demande de pousser les canons vers l’avant pendant la marche, pour qu’ils puissent appuyer au plus près l’infanterie dès que nécessaire. Massivement soutenus, les fantassins prussiens peuvent progresser, même si en fait ils manœuvrent moins bien, comme le compte rendu allemand le reconnaîtra par la suite. Mac Mahon, après avoir hésité à donner l’offensive, n’a pas su décider à temps de la retraite. De telles vcaractéristiques vont se retrouver tout au long de la campagne du côté français et expliquent en grande partie l’issue de la guerre : hésitation et attente…

 

« Un peu après 4 heures, le prince royal, suivi de son état-major, vint saluer la dépouille mortelle du général Douay », raconte un témoin. En fin d’après-midi, l’ordre de retraite générale est donné. La 2e division, qui a bloqué pendant plus de six heures avec ses 4.500 hommes les efforts du gros de la IIIe Armée allemande, a été particulièrement éprouvée. Partout, « ce fut de la pure boucherie », racontent les témoins. Les survivants refluent plus ou moins en désordre et tentent d’échapper aux unités allemandes qui les talonnent, tandis que les blessés qui peuvent être recueillis sur le champ de bataille sont pris en charge par les habitants de la région. Il faudra plusieurs jours pour relever tous les corps, d’hommes et de chevaux, qui jonchent le sol.

Le repli se poursuit toute la nuit dans une atmosphère terrible : « Sacs, munitions, provisions, tout a été abandonné sur le champ de bataille ou dans la retraite. Ils sont exténués et affamés ». Par endroits « c’est la complète désorganisation, l’indiscipline qui commencent » et, à partir de 4 heures du matin les unités en déroute arrivent sous les murs de Saverne. Lorsque les cadres ont pu prendre un peu de repos, la méfiance envers les chefs commence à se manifester. Personne ne comprend l’ampleur de la défaite et ils sont jugés incapables et parfois même accusés de trahison.

Pourtant, rien n’était écrit au départ. Les Français étaient installés sur des positions favorables, en hauteur, et les pertes allemandes ont été particulièrement sévères tout au long de la journée. Un de leurs officiers le reconnaîtra : « Nous avons été à deux doigts de perdre la bataille, mais les Français ne s’en sont pas rendus compte. » Finalement, la qualité de l’entraînement collectif, la doctrine d’emploi des armes et le sens tactique des officiers généraux a fait la différence.

 

Les conséquences de cette défaite, à partir rappelons-le d’un simple combat de rencontre, résonnent à l’échelle stratégique. Certes, les survivants des divisions d’infanterie ont pu se replier, mais Bazaine remplace Mac Mahon, l’Alsace entière doit être évacuée et les pertes en officiers pèseront cruellement sur la suite des combats. La France va résister cinq mois encore à l’invasion et à l’occupation allemande, lever de nouvelles armées de circonstances, proclamer la mobilisation de tous, mais l’incurie assez généralisée du haut commandement marque au fer rouge la suite de la campagne. Mac Mahon, officier général brave, calme et courageux, sait indiscutablement entraîner les unités directement placées sous ses ordres, mais il peine à s’élever « au-delà de la colline » et à faire manœuvrer ensemble des ensembles plus larges.

 

Dans la mémoire collective, l’ineptie de ces charges disparait pour céder la place à l’illustration du courage et de l’esprit de sacrifice. Héroïques, elles auréolent la défaite et les peintres officiels de la fin du XIXe siècle sauront réaliser de superbes tableaux pour l’édification des jeunes générations dans l’esprit de la « Revanche ». Une abondante littérature se développe dès 1875 pour rappeler les événements, parlant des « vaillants de la première heure » qui, « vaincus, couchèrent tant d’ennemis dans la sanglante poussière, qu’ils arrachèrent au prince Frédéric un cri d’admiration dont la presse anglaise se fit l’écho… » Si la victoire fait oublier les erreurs, le sacrifice transcende les défaites. Les chiffres les plus fantaisistes sont donnés pour accroître l’importance du drame et mieux glorifier le courage des hommes : les Allemands auraient été 180000, les Français se seraient battus à 1 contre 10, etc. Rien ou presque n’est vrai et ces ouvrages (voir bibliographie ci-après) ont aussi aujourd’hui pour l’historien l’intérêt d’illustrer une politique générale de redressement moral, plusieurs années après les faits.

Une autre guerre, plus meurtrière encore, désormais se prépare.

 

Droits : armée de Terre/DELPAT

Histoire générale :

La guerre franco-allemande de 1870-1871, rédigée par la section historique du grand état-major prussien et traduite en français par le capitaine Costa de Serda (Paris, 1873-

1882) ;

Moritz Victor, Froeschwiller (6 août 1870), Strasbourg, 1970 ;

Roth François, La guerre de 1870-1871 en Lorraine, Nancy, 1984 ; La guerre de 1870, Arthème Fayard, Paris, 1990.

Bibliographie d’époque (disponible sur Gallica.fr) :

Barracand Léon, L’invasion. 4 août 1870 - 16 septembre 1873, A. Lemerre Ed., 1903

Monzie    Eugène    de,    La    journée     de

Reichshoffen, V. Palmé éditeur, 1876 Moussac Georges de, Dans la mêlée, journal d’un cuirassier de 1870-1871, Ed. Perrin, Paris, 1911

Noir Louis et Sacré Louis, Histoire de

l’invasion, Ed. Claverie, Paris, 1875