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QUATRIÉME ARTICLE.

Les Turcs d’Alger se rappeloient encore l’issue de l’expédition espagnole de 1775, et ce souvenir n’avoit pas peu contribué à aveugler leur orgueil ; ils se croyoient modestement invincibles. L’aga de la milice algérienne, gendre du Dey, qui, à la tête de toutes les forces de la régence, se rua contre notre armée, avoit l’ordre et l’espoir de nous jeter à la mer. Si l’inébranlable résistance contre laquelle il vint se briser, la défaite complète qu’il essuya, et la déroute qui s’en suivit furent impuissantes à dessiller les yeux des Turcs, elles eurent un tout autre effet sur les Arabes et sur les Maures. Mais pour féconder leur découragement à notre profi t, il auroit fallu que l’armée pût poursuivre ses succès et recueillir immédiatement autour des murs d’Alger les fruits de la victoire de Staouéli. Un obstacle insurmontable

s’y opposa : les bâtiments qui portoient les chevaux de l’administration et ceux de l’artillerie de siège n’étoient pas encore arrivées dans la baie de Sidi-Ferruch, et les terribles leçons de l’histoire défendoient expressément de profi ter de la fuite précipitée et de la dispersion de l’ennemi.

 

Une évaluation précise du nombre de combattants, accourus de tous les beylicks de la régence, qui fondit sur notre armée le 19 juin seroit impossible. Ils ne s’étoient pas comptés eux-mêmes, les essaims de cavaliers bédouins qui galopoient devant notre front à travers les broussailles. Suivant les présomptions les plus vraisemblables, confi rmées par les rapports postérieurs des Turcs, les deux divisions eurent affaire à environ quarante mille assaillants. Cette multitude d’ennemis divers, dont la milice turque d’Alger étoit l’élite, se composoient en outre de Koulouglis, d’Arabes, de Maures, et même de Kabyles, qui étoient descendus de l’Atlas pour en défendre les approches. De tous ces combattants, un grand nombre étoit à cheval ; ce n’étoit pas une cavalerie, mais des bandes irrégulières de cavaliers tirailleurs, presque tous armés de longs fusils. Leurs chevaux étoient généralement médiocres, mais vites et singulièrement habitués à courir au milieu des broussailles. Ces cavaliers s’avançoient pour faire, feu de toute la vitesse de leurs chevaux, et ils tournoient le dos aussi rapidement. Souvent leurs coups n’étaient pas moins bien dirigés que ceux des fantassins, et ils portaient loin.

 

Les armes de toute cette soldatesque à pied et à cheval étoient le fusil, le pistolet, le yatagan, le poignard, la lance et le sabre. Les Algériens n’avaient point d’artillerie de campagne, et ici les batteries qu’ils avaient construites en avant de leur camp leur furent enlevées. Ils se montrèrent étrangers à toutes les notions de discipline et de tactique européennes. Les Arabes accouroient par bandes, mais sans aucun ordre. Ils étoient conduits par les Turcs, qui leur donnaient en même temps l’exemple du plus intrépide courage. On en vit uni, qui étoit resté blessé sur le champ de bataille, se poignarder, sans doute pour ne pas tomber vivant aux mains des Français. L’enthousiasme qui éclata dans tous les rangs, lorsque les divisions, prirent l’offensive, fut tel que l’imagination seule peut le concevoir. C’étoit le délire de vaincre un ennemi jusqu’alors invaincu : de l’aveu unanime des offi ciers de la plus vieille expérience, jamais soldats ne montrèrent plus d’ardeur. Le sort voulut que la troisième brigade de la première division fût celle qui souffrit et qui fi t le plus ; elle étoit commandée par le général Clouet, que nous appellerions volontiers un anachronisme vivant. Ah ! pour relui-là c’étoit bien un croisé : même foi, même désir de se sacrifi er, même exaltation d’âme, même générosité de cœur, même valeur chevaleresque. Quoiqu’il n’y eût encore que peu d’offi ciers d’étatmajor qui eussent reçu leurs chevaux, la transmission des ordres se lit avec toute la célérité désirable. Le nombre des hommes mis hors de combat dans nos rangs fut d’environ cinq cents. La perte de l’ennemi fut beaucoup plus considérable ; mais il seroit d’autant plus diffi cile de l’évaluer, même approximativement, que les cavaliers algériens ont la coutume barbare d’entraîner leurs morts et même leurs blessés, au moyen d’un croc avec lequel ils les saisissent. C’est plutôt encore pour leur donner la sépulture que pour les dérober à leur ennemi qu’ils en agissent ainsi.

 

Nous avons dit que, dans l’impétuosité ..la vietoire, nos troupes s’étoient précipitées sur le camp de Staouéli, tandis que l’ennemi l’abandonnoit avec la plus grande confusion. La sanglante cruauté des Algériens abattant, sans faire de quartier, toutes les têtes que le yatagan rencontrait, avoit rendu de tristes représailles inévitables dans le feu de l’action. On recueillit à peine quelques prisonniers. Des drapeaux, des étendards, des queues de cheval, des armes, toute l’artillerie ennemie furent les trophées de cette journée, avec l’occupation du vaste camp de Staouéli. On y trouva de la poudre, des projectiles, un bel exemplaire du Koran, les registres et les papiers : particuliers de l’aga de la milice turque, des, vivres, du tabac, du café, du sucre, de l’or et de l’argent monnoyés, des troupeaux de mouton, et une centaine de chameaux, ou, pour mieux dire, des dromadaires. Ce fut un spectacle vraiment étrange et bizarre que de les voir, l’après-midi, arriver à Sidi-Ferruch, rassemblés en troupeau, et conduits par quelques soldats encore tout chauds du combat. Ces pauvres animaux y turent accueillis par un rire universel, et devinrent l’objet de toutes les plaisanteries dont le soldat français est si prodigue.

 

Mais comme la patience lui manque essentiellement, et que le soin et la conduite des chameaux en demandent beaucoup, l’armée ne tira presque aucun avantage de cette capture. On essaya d’en manger quelques-uns, et la chair n’en fut pas trouvée mauvaise. Jusqu’à ce que les chevaux fussent habitués à la vue des chameaux, il en eurent une frayeur tout-à-fait extraordinaire.

Parmi les beaux traits de cette journée, il en est un surtout que nous nous reprocherions de ne pas mentionner. Après la prise de Staouéli, un voltigeur, portant un on plein d’eau, passoit auprès d’un bédouin blessé, gisant à côté du cadavre mutilé d’un Français décapité. Dévoré d’une soif ardente, le bédouin exprime son besoin par un geste intelligible et par des cris lamentables. Le voltigeur s’arrête, jette un regard de douleur et d’indignation sur le corps défi guré de son compatriote étendu à côté du bédouin suppliant, hésite et tend enfi n à son barbare ennemi son bidon qu’il lui laisse jusqu’à ce qu’il ait étanché sa soif.

Sous les longs hangars, revêtus de toiles imperméables, élevés par l’administration dans la presqu’île de SidiFerruch, les blessés reçurent tous les soins qu’ils méritoient, et rien ne leur manqua. Les aumôniers des régiments en relevèrent plusieurs du champ de bataille, et prodiguèrent à tous, avec la plus ardente charité, les consolations et les secours de leur pieux ministère. Il est peu d’âmees où la foi endormie ne se réveille pas en présence d’une mort pleine de vie, telle que celle qui frappe l’homme sur un champ de bataille. Le saint zèle des aumôniers ne fut point stérile, et le Dieu des armées trouva des fi ls fi dèles dans les victimes qui s’immoloient pour la chrétienté.

 

Nous avons dit qu’un hôpital avoit été établi à Mahon, du consentement de l’Espagne. On y évacuoit successivement tous les blessés et les malades dont l’état promettoit qu’ils pourroient supporter la traversée. On eut occasion alors de constater la salubrité de l’air sur le théâtre des opérations de l’armée, et de reconnoître que, malgré l’infl uence d’une température moyenne de 28 degrés, les blessures se guérissoient promptement. Ce que nous disons ici doit s’entendre de tout le littoral que nous occupâmes, et nous signalerons plus tard les exceptions accidentelles à ce fait général.

Le camp de Staouéli, demeure passagère des Arabes nomades, se déployoit sur une vaste étendue de terrain sablonneux, légèrement inégal. Environ trois cents tentes de toile blanche, plus grandes, mieux entendues et plus aérées que les nôtres, y étoient dressés çà et là, sans aucun ordre de campement, au milieu des broussailles de lentisques, de pins nains et d’arbousiers, ont le pays est partout couvert. Quelques fi guiers, quelques oliviers et quelques rares mûriers ombrageoient des fontaines dont l’eau fut trouvée de bonne qualité. Au-dessus de ce paysage, égayé par des touffesde lauriers roses, quelques grands palmiers montroient leurs cimes vertes au couronnement d’un fût, qui s’élançoit avec gràce. Parmi les tentes du camp de Staouéli, celles de l’aga de la milice d’Alger et du bey de Titteri, que l’ennemi avoit aussi abandonnées dans sa fuite inattendue, dominoient comme deux reines majestueuses. Elles étoient d’une longue dimension, d’une élévation grandiose, d’une magnifi cence orientale, et d’un effet très pittoresque. Trois compartiments inégaux les divisaient dans leur largeur. Le premier, qui étoit au moins aussi grand que les deux autres ensemble, étoit réservé au bey ou à l’aga ; le suivant étoit occupé par ses femmes, et le troisième recevait les gens de sa suite. L’intérieur de ces tentes étoit en étoffe de laine rouge et jaune, ornée de dessins élégants et variés. A l’extérieur, elles étoient couvertes d’une toile blanche, semblable à celle des autres tentes. Le séjour de Staouéli est très malsain à certaine époque de l’année. Le siroc desséchant y souffl e ordinairement alors.

 

Tandis que les deux premières divisions occupaient le camp de Staouéli, le quartier-général étoit demeuré avec la troisième dans la place d’armes de Sidi-Ferruch, où l’on travailloit sans relâche à la mise à terre du matériel de l’expédition. Le lendemain de la victoire du 19 juin, fut le premier dimanche que l’année salua sur la terre d’Afrique.

Au pied de la hauteur que couronne le Marabout, deux tonneaux supportant quelques planches servirent à improviser un modeste autel. Le grand palmier de la fontaine étoit comme une colonne de ce temple illimité, et un ciel pur et sans nuages en était le dôme. Là fut solennisé pour la première fois, après une désuétude de tant d’années, le jour du Seigneur. Un aumônier célébra la messe et les guerriers, encore tout poudreux de la gloire dé la veille, sous les rayons brûlants du soleil d’Afrique, humilièrent leur front découvert devant le Dieu dispensateur du succès des batailles. Il semblait, ce sacrifi ce chrétien, sanctionner le retour de la liberté et de la civilisation, fi lles de l’Evangile, sur ce rivage où peu de jours auparavant le despotisme et la barbarie, enfants du Koran, planoient sur un désert.

 

Cependant le retranchement de Sidi Ferruch étoit terminé sur un développement de plus de mille mètres, et armé de vingt-quatre pièces de canon, en partie prises à l’ennemi. De là à Staouéli serpentoit, sous les collines, à travers les broussailles, une route de six mètres de largeur, qui, par les soins aussi actifs qu’éclairés de M. le général du génie Valazé, avoit été tracée et exécutée avec une promptitude inimaginable. Des redoutes étoient échelonnées sur les fl ancs de cette route pour assurer les communications. La distance de Sidi-Ferruch à Staouéli est d’environ cinq quarts de lieue. Le terrain monte toujours jusqu’au plateau de Staouéli, qui domine le pays environnant. Une petite construction en pierres, qui apparoissoit non loin du joli bosquet d’orangers indiqué sur les cartes, étoit la seule qu’on aperçût; d’ailleurs point d’habitation. Autour du camp de Staouéli et dans l’intérieur de la presqu’île seulement, quelques portions de terrain, disputées aux lentisques, et grossièrement cultivées, avoient porté du blé ou de l’orge. La vue de ces lieux, la grande scène dont ils étoient le théâtre, et le spectacle de la civilisation subitement implantée au milieu du désert, quelle source abondante d’études et d’inspirations pour l’artiste ! Entraînés par la passion de leur art à partager les fatigues et les périls de nos soldats, des peintres du premier rang étoient venus en Afrique chercher jusque sous le feu de l’ennemi des effets à reproduire et des tableaux à saisir. Nous avons déjà nommé M. Gudin; l’auteur du panorama de Navarin, M. Langlois, chef de bataillon d’état-major, peintre-soldat, et M. Isabey, jeune homme si intéressant, alloient aussi esquissant tout ce qui frappoit leur coup d’œil d’artiste, et moissonnoient dans ce champ fertile à la sueur de leur front. MM. Le Tanneur et Gilbert, peintres de marine, avoient vu la traversée à bord du vaisseau amiral, et le littoral, alors si animé, étoit l’objet de leurs observations. Quand le temps aura émoussé la susceptibilité des passions et des préjugés, ces messieurs s’empresseront, sans doute, d’initier le public aux secrets de leurs précieux et nobles travaux, et prouveront que, si notre histoire a conquis une belle page de plus, l’art n’est point resté en arrière. Peut-être jouirons-nous alors du panorama de Sidi-Ferruch, ou de celui d’Alger.

 

Le débarquement de tout le matériel de l’administration, de l’artillerie et du génie, étoit une opération inévitablement longue et pénible ; et si elle avoit pu être abrégée, elle l’eût été certainement par l’activité infatigable et par le zèle intelligent de notre marine. Les bâtiments de guerre qui avaient déchargé ce qu’ils avoient à bord, formèrent une division qui mit sous voiles pour croiser au large de la baie, sous la direction de M. le contre-amiral de Rosamel. La baie se désencombroit ainsi. Mais on ne voyoit pas arriver les bâtiments qui portoient les chevaux de l’administration et ceux de l’artillerie de siège. Ces deux dernières divisions du convoi avoient été laissées dans la baie de Palma, avec ordre de se mettre en route le 13. L’armée, impatiente de stationner inutilement dans le camp de Staouéli, d’où elle voyoit l’ennemi revenir de la terreur que lui avoit inspirée sa défaite du 19, et recommencer à se réunir, l’armée regrettoit vivement que l’amiral n’eût pas fait partir ces deux divisions avec la fl otte, où au moins immédiatement après son départ. Les conséquences funestes de leur arrivée tardive se dérouleront bientôt devant nous.

 

Une foi vive s’est conservée généralement parmi les musulmans de la régence d’Alger. Notre arrimée les a vus chaque jour prier devant elle matin et soir. La fusillade quotidienne ne commençoit jamais qu’après la prière du matin, et nos postes n’ont pas été attaqués une seule fois après là prière du soir. Notre inaction dans le camp de Staouéli parut sans doute inconcevable aux Algériens, et dans leur incapacité de se la motiver, ils l’attribuèrent vraisemblablement à la prudence, conseillée par la peur. Le 24 juin, à l’aube du jour, ils vinrent engager le combat. Ils étoient nombreux, et on reconnut d’abord qu’ils vouloient tenter une attaque sérieuse et générale, mais on étoit disposés à les biens recevoir. La division Berthezène et la première brigade de la division Loverdo ; pourvues d’une batterie d’artillerie de campagne, furent chargées de repousser cette présomptueuse agression. Formées en colonnes, elles balayèrent rapidement la plaine, couverte de petites broussailles, qui s’étend depuis le camp de Staouéli jusqu’à la hauteur de Sidi-Khalef. Ce succès fut enlevé au pas de course.

Le général en chef était à la tête des colonnes ; les escadrons des chasseurs d’Afrique suivoient le mouvement ; mais la nature du pays, ne permit pas de s’en servir. On ne doit pas compter une lieue de Staouéli à Sidi-Khalef. Là se trouvent les premières habitations que l’armée eût encore rencontrées ; les mouvements du terrain commencent à être plus prononcés, et, à quelques, centaines de mètres plus loin, on arrive à de grands enclos entourés d’épaisses haies de cartiers et d’aloès, armés de longues et formidables épines. Des arbres et des lianes concourent aussi à rendre ces haies impénétrables, et les accidents de terrain se multiplient. Tels sont les obstacles que les Turcs et les Arabes, emportés par la fuite, ne surent pas utiliser au profi t de leur défense, et que le général en chef se hâta de faire franchir par la division Berthezène. Elle s’arrêta lorsqu’elle les eut dépassés, et l’ennemi, toujours fuyant, fit sauter devant elle un magasin à poudre. Cette explosion n’eut d’autre effet que de produire une détonation terrible, et des nuages d’une fumée noire et épaisse, qui obscurcit l’horizon pendant plus d’un quart-d’heure. La marche, ou pour mieux dire la course de notre artillerie, ne fut retardée par aucun des obstacles que présenta le théâtre du combat. Sa présence à la tête des colonnes et son feu bien dirigé hâtèrent, à la fin de la journée, la fuite et la dispersion de l’ennemi. Cependant la première brigade de la deuxième division, qui formoit notre droite, avoit rencontré une résistance plus opiniâtre que celle qui fut opposée à la division Berthezène. Mais cette brigade, habilement conduite par le général Danrémont, triompha et de cette résistance et des diffi cultés du pays.

 

Ce triomphe coûta trop cher au général en chef. Amédée de Bourmont, le second des quatre fils qui l’avaient suivi en Afrique, était lieutenant de grenadiers au 49e de ligne, l’un des régiments de la brigade Danrémont. Il venait d’obtenir de son colonel, à qui il avait fait observer qu’il serait juste d’accorder une fois aux grenadiers l’honneur de marcher en avant, toujours réservé aux voltigeurs, l’ordre d’attaquer l’ennemi, et il s’élançait à la tête de sa section, lorsqu’il tomba mortellement frappé d’une balle qui l’atteignit sous le cœur. Trois autres balles avaient touché, l’une, la poignée de son sabre qu’il avait à la main, l’autre, la lame, et la troisième, son shakot. Son frère aîné, qui était aide-de-camp de son père, l’alla relever du champ de bataille, lorsque le succès de la journée lui permit de se séparer de l’état-major général. Les deux frères arrivèrent le soir, l’un escortant l’autre, au camp de Staouéli. Amédée était porté par quelques grenadiers sur un sac à distribution. Le général Loverdo le reçut dans sa tente, et lui prodigua tous les soins qu’il put inventer. Les chirurgiens accoururent, et firent luire dans les cœurs un rayon d’espérance. Le langage, la résignation, le sacrifice du jeune Amédée, furent sublimes. Embrasse-moi, disait-il à un ami, c’est le plus beau jour de ma vie. Elle est bien placée, elle est près du cœur cette blessure reçue pour le Roi et pour la France. Instruit de son malheur, le général en chef vola près de son fi ls. Il n’y a pas d’expression qui puisse donner une idée de cette dernière entrevue. Ecrivez à ma mère, consolez ma mère, consolez mes sœurs, s’écriait Amédée. Son père l’embrassa, lui donna sa bénédiction, retourna à ses devoirs, et ne le revit plus.

 

La France, qui n’est point ingrate, n’a pas oublié la manière simple et touchante dont il fut rendu compte de cette blessure faite au cœur d’un père. Le lendemain matin, Amédée de Bourmont fut transporté à Sidi-Ferruch ; mais tous les secours de l’art furent impuissants à le rappeler à la vie, et c’était en vain qu’on avait espéré de conserver ce généreux jeune homme, doué d’une si belle âme et de toutes les qualités du cœur. Le fils du vainqueur d’Alger scella de son sang la victoire paternelle. Il tomba en héros, et mourut en chrétien. Il entrait à peine dans son sixième lustre. Toute l’armée mêla ses pleurs à ceux du père et des frères du jeune Bourmont : ce fut un deuil général ; trente mille témoins sont là pour l’attester. Ses entrailles furent déposées dans la terre étrangère, et le reste de sa dépouille mortelle fut transporté en France. On ne sait que trop l’accueil qui l’y attendait. Mais l’indignation publique a fait justice de cette violation du sanctuaire de la mort, et les profanateurs ne peuvent pas même compter sur le silence de l’histoire.

 

L’armée déplora aussi la perte d’un autre jeune homme, qui périt ce même jour victime de la cruauté des Bédouins. C’était M. Amoros, officier d’artillerie, et fils du colonel de ce nom. Il avait suivi l’armée comme volontaire. S’étant écarté des colonnes avec un seul compagnon, qui eut le bonheur d’en échapper, il fut surpris et massacré par les Bédouins. L’armée avait presque tous les jours à déplorer les tristes effets de cet instinct féroce, de cette passion de l’homicide qui anime l’Arabe. Il semblait que, dévoré de la soif du sang, il cherchât à se désaltérer dans le meurtre. Le spectacle presque quotidien des cadavres horriblement mutilés de leurs camarades, que nos soldats rencontraient sur leur passage, exaspérait les esprits, et provoquait d’impitoyahles vengeances. Sur un champ de bataille souillé par tant de barbarie, on ne put pas toujours arrêter l’explosion d’affligeantes représailles. Mais ce ne fut jamais que dans le feu du combat qu’on eut à blâmer cet oubli provoqué des droits toujours imprescriptibles de l’humanité. A voir les habitudes sanguinaires de l’Arabe, nos soldats français pouvaient douter qu’il fût homme. Lorsque tout fumant du sang de sa victime il courait, une tête à la main, demander son salaire, par un effort surnaturel ils le concevaient encore. Mais lorsque après la prise d’Alger, l’hommage d’une tête ne lui était plus payé par la libéralité turque, et qu’il tuait avec une volupté de tigre, pour le seul plaisir de tuer, il n’y avait que ceux qui le plaignaient de n’être pas chrétien, qui ne fussent pas étonnés de lui trouver figure humaine.

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