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ERNEST PSICHARI Officier aux Errants

La promotion 1938 des élèves de l'Ecole d'Artillerie de Poitiers a reçu le nom de Promotion Ernest PSICHARI

Pour célébrer ce baptême militaire, Jean Renaud écrivain et bigor comme Psichari, exalte pour les lecteurs de la Revue, la vie de l'homme et du soldat dont s'honorent les Troupes Coloniales. Nul doute que ces lignes, écrites dans la ferveur du souvenir, n'éveillent d'ardents échos dans le cœur de ceux qui montent.

II y a des hommes qui sont des emblèmes comme des drapeaux. On les trouve nombreux dans l'armée, école du sacrifice et de l'énergie ; et, dans l'armée, on les rencontre notamment chez les troupes à l'ancre, où les épopées marchent dans le rang, à côté du soldat. Mon ami fraternel Jean Ferrandi qui fut un marsouin héroïque ajoutait : "Vois-tu la coloniale, notre coloniale garde l'orgueil et l'honneur d'avoir compté dans ses rangs des soldats qui sont grands comme des saints !"

Ernest Psichari, lieutenant d'artillerie coloniale est de ceux-là. Tout en lui, depuis le début de ce lycée Condorcet où grec par son père, "français, latin et breton" par sa mère, unissant le sang catholique des Renan au sang protestant des Scheffer, il se distinguait par une élévation intellectuelle de premier plan, jusqu'au Voyage du Centurion et après celui-ci jusqu'à sa mort splendide. chapelet au poignet, face à l'ennemi, en croyant et en soldat, tout est matière à méditation et à fierté dans l'étude de ce caractère et dans la fréquentation de cet esprit.

Né en 1883, Ernest Psichari s'engagea au 51e régiment de ligne à Beauvais. Mais, il portait en lui le goût de l'aventure dont sont hantés les coloniaux, ces derniers poursuiveurs de chimères. Vite, il obéissait à l'appel du silence, auquel, avant lui, avaient obéi les Laperrine et les Foucauld. Il se sentait marqué au front, comme tous les prédestinés. Il abandonne tout : études littéraires, 51e de ligne, amis, pour passer dans l'artillerie coloniale comme simple canonnier. Il est dans son élément; tout en lui est foi, enthousiasme. L'Arme est à cette époque, ce que nous l'avons connue, les rescapés de 14 à 18 qui étions les camarades de régiment de Psichari. Elle est haute en couleur et en pittoresque, avec ses rengagés à doubles et triples brisques et ses gardes du drapeau composées de sans grades dont la poitrine était parfois marquée de la Légion d'Honneur.

Il y avait alors, dans la coloniale, un climat d'héroïsme auquel il n'était pas possible d'échapper, avec ses vétérans de toutes les colonies dont chacun apportait avec lui un peu du parfum de la grande aventure dont il revenait. Qu'importaient les coups durs et la fièvre et la dysenterie... on n'avait qu'une hâte : PARTIR ! Et le maréchal des logis Psichari partit, choisi par le commandant Lenfant, un autre grand de l'Arme, pour le Congo.

C'est alors la vie de colonne, la vie de brousse, rude, terrible, souvent tragique avec son mal de solitude et ses dangers d'exploration. Psichari se conduit en soldat né, et, déjà son âme sensible et frémissante enregistre, c'est le mot, la colonie, dont la grandeur et aussi l'hostilité le retiennent pour toujours à la tâche de la conquérir. Il revient médaillé militaire, entre à Versailles, en sort sous-lieutenant en 1909 et repart pour la Mauritanie cette fois. C'est l'appel du silence écouté jusqu'à l'abnégation. Le voici en face de l'immensité cruelle aux faibles, mais, souveraine animatrice des forts. Psichari est un fort, et, il élève son âme à la hauteur de sa vertu. Le soldat lutte, l'écrivain médite, le penseur est devant luimême. Il se cherche, ne se trouve pas; mais, il trouve la foi.

C'est la formidable et inouïe transformation d'une âme dont L'Appel des Armes en 1912 exalte le goût du sacrifice et le culte de l'armée, génératrice d'héroïsme, de gloire et d'abnégation. Il livre à la fois un combat spirituel et un combat physique; de ce dernier, les faits sont restés dans les cahiers des colonnes, ils sont de la classe, ordinaire, dans l'arme, des combats et des résistances jusqu'au bout... Du premier, il reste des monuments élevés à la gloire de la vérité, du scrupule, et de la foi qui lève. Ce sont : le Voyage du Centurion et les Voix qui crient dans le désert, "Ce sont, écrites en Mauritanie, les pensées d'un homme qui a passionnément cherché la vérité et qui a eu, pour quelques pauvres instants de bonne volonté, le bonheur de la retrouver".

A partir de ce moment, ce soldat à l'ancre marche vers son but sous le double airain de la solitude et du silence. Parce qu'il a une âme de missionnaire, il exalte chez les indigènes l'amour pour cette France lointaine dont il est un des soldats. Parce qu'il a un cœur d'apôtre, il pense déjà au sacrifice comme de Foucauld, qui sait ? peut-être même au martyre, au service de cette même France qui porte en elfe une âme et un principe spirituel qui assurent son éternité. Ernest Psichari soldat, continue en Bigor splendide son métier qu'il accomplit comme un sacerdoce, tandis qu'en même temps il n'hésite pas à s'engager dans le dur et terrible chemin des renoncements.

La guerre éclate, quand, après être devenu tertiaire de Saint Dominique, il va obéir à cette vocation dont il disait : "Elle est là... à cause d'elle je prie. C'est curieux je ne peux pas prier pour moi, mon salut ne m'intéresse pas, C'est pour l'Armée que je prie". L'armée, en général, maïs surtout son artillerie coloniale, son arme chère, celle qui a connu ses ferveurs de jeunet, ses enthousiasmes d'officier.

Que les tocsins alertent, il est là, vite à la batterie, à Cherbourg, fin prêt, comme un chevalier de jadis, purifié par la méditation, le recueillement et exalté par la fierté de défendre la Patrie, avec ses canonniers du 2e , vite engagés à Charleroi. Et le 22 août, tout de suite, à Saint-Vincent-Rossignol près de Neufchàteau (Belgique) c'est le sacrifice sanglant. Les 1er et 2e marsouins se battent en héros, comme toujours, mais, l'assaut allemand se rue en raz de marée; c'est l'inondation, tout est submergé par le nombre... L'artillerie divisionnaire fait front. La coloniale n'abdique jamais, même devant l'impossible.

Elle est hachée par un feu infernal. Qu'importe, on se bat ! Les servants s'accrochent aux pièces qui sont comme un drapeau, dit un de ces humbles héroïques... les chevaux sont éventrés, les avant-trains sautent... Mais aux pièces, on sert comme à la manœuvre, selon la tradition laissée par les Anciens, La nuit va tomber quand le capitaine Cherrier, est frappé à mort. Psichari le soutient pour aller à l'ambulance; puis il retourne à sa pièce... A sa pièce qui résiste, qui tient, qui tire... Il est là debout, commande le feu, "fait face" quand brusquement il s'écroule, une balle en pleine tempe.

Ernest Psichari, lieutenant aux Errants, est mort au feu, Mais il reste vivant pour les générations de ceux qui ont l'honneur de porter l'ancre au col ou bien au casque. Pour tous ceux qui font, en exil, de la plus grande patrie pour demain. Pour les officiers de la coloniale, et en particulier pour ceux de cette artillerie à laquelle Psichari appartint, et dans laquelle il reste en héros. Comme dans un reliquaire, son nom va être conservé dans le cœur de toute une promotion qu'il va baptiser. Il prend désormais sa place auprès du nom de ceux, qui, à travers l'Histoire et la Légende, montent autour de la Coloniale leur garde éternelle et sacrée.

Jean RENAUD Chef d'Escadron d'Artillerie Coloniale

( revue destroupes coloniales août 1938 )